Temps Libre...

Aujourd'hui je jubile !

Sans en faire gicler une goutte

J'ai réussi,

J'ai réussi à porter mon âme jusqu'au bout.
J'élèverai en ce jour

Ma voix,

Unique voix humaine,

Au milieu des hurlements,

Au milieu des cris aigus.

Et après,

Fusillez-moi,

Attachez-moi au poteau !

Pensez-vous que je vais changer de visage ?

Si vous voulez,

Je m'accrocherai sur le front

Un as de cœur

Pour que la cible brûle plus clair ?!

 

MAIAKOVSKY

 

 

Avons -nous assez avancé dans l’apparence

assez vu de cette vie couler, couleur de vitre,

nous nous sommes blessés aux choses d’outre-monde

portes fermées, ô visions -

 

c’est la même chanson stupide et décevante

le même espoir avec des sources dans la voix

la même inexplicable envie d’un sanglot

dont on ne sait que faire.

 

Tous ces cheveux tombés et ces cils et ces ongles

laissés derrière nous, veux-tu qu’on s’en souvienne,

La nuit est là. Le monde meurt,

et la forêt est pleine de craquements nouveaux.

 

Benjamin FONDANE

 

Leurs chants sont plus beaux que les hommes,

plus lourds d’espoir,

plus tristes,

et plus longue est leur vie.

Plus que les hommes j’ai aimé leurs chants

J’ai pu vivre sans les hommes,

jamais sans les chants ;

il m’est arrivé d’être infidèle

à ma bien-aimée,

jamais au chant que j’ai chanté pour elle ;

jamais non plus les chants ne m’ont trompé.

Quelle que soit leur langue

j’ai toujours compris les chants

En ce monde,

de tout ce que j’ai pu boire

et manger,

de tous les pays où j’ai voyagé,

de tout ce que j’ai pu voir et entendre,

de tout ce que j’ai pu toucher

et comprendre,

rien, rien

ne m’a rendu jamais aussi heureux

que les chants… 

Nazim HIKMET

 

"Il est profond, vraiment profond, plus que tous les puits et que toutes les mers qui entourent le monde, beaucoup plus profond que le coeur même qui le crée et que la voix qui le chante, car il est presque infini. Il vient des races lointaines, par delà le cimetière des années et les feuillages des vents flétris.
Il vient de la première larme et du premier baiser". Garcia Lorca 

 

THOMAS BRASCH POUQUOI JOUER, 1983 (interview parue dans Theater Heute)

Pour rendre superflue cette question / pour fabriquer un contre-monde/ pour projeter les rêves de l’angoisse et de l’espoir à une société qui , sans rêver , travaille à son propre déclin / pour ne pas laisser les morts en paix / pour ne pas laisser en paix les vivants / pour prendre racines / pour perdre racines / pour gagner de l’argent / pour donner signe de vie / pour faire part d’une mort / pour faire une découverte / pour ne pas devoir aller travailler / pour avoir du travail / pour épouvanter à force de grimaces le profond sommeil d’une société épuisée / pour ne pas s’endormir / pour ne pas s’éveiller / pour tuer l’oubli / pour ne pas être seul / pour célébrer une cérémonie dans un temps sans cérémonies / pour ne pas avoir de responsabilité / pour être seul / pour effacer ce que l’on nomme JE / pour pouvoir regarder / pour échapper au pathos de telles réponses / pour échanger les rôles / pour répandre des mensonges / pour être caressé par le regard d’un amour comblé et par le regard de la colère /pour clouer au mât le capitaine une nouvelle fois et à tout jamais / pour pouvoir fourrer la main sous les linges d’une femme sous un bon prétexte et sans conséquences / pour enfin connaître celui qui abattit l’enfant qui avait crié: Mais l’Empereur est nu ! / pour crier : l’Empereur est nu ! / pour ne pas devoir parler / pour avoir le droit de ne pas se taire / pour déclarer hors la loi les lois de la pesanteur / pour du monde faire un théâtre de pierre , de bois et de barreaux / pour être en même temps dedans et dehors / pour trouver un détour / pour être en même temps acteur et victime / pour être en même temps homme et femme / pour ne pas suffoquer dans cette interminable avant-guerre / pour pouvoir rire d’un mourant / pour conjurer les esprits, sur le seuil et sous la table : A l’aide, je vis / pour ne pas être contraint de supporter le vacarme de ce silence / pour savoir combien de temps on peut être toléré par des gens qui s’intéressent aussi peu à vous qu’à eux mêmes / pour ne pas être employé / pour qu’on vous oublie / pour rendre superflue la question: Pourquoi jouer / Pour jouer /